Notre projet s’inscrit dans un contexte de développement ou d’observation du concept des « Sciences en société » dont le fondement s’appuie sur des démarches de recherche participative (Bonneuil, Joly, 2013 ; Bocquet, 2015 ; Bocquet, 2018). Cette orientation vise à contribuer à une véritable appropriation des enjeux actuels et de la diversité des objectifs, et donc des solutions possibles en matière de transition énergétique. Sur plusieurs terrains, nous avons expérimenté une forme originale de recherche basée sur diverses méthodologies dont celles issues des méthodologies canadiennes de la Recherche Action Participative (RAP) (Chevalier et Buckles, 2013 ; Blangy et al., 2018) dans des contextes sociaux et géographiques différents. Ainsi, la proposition associe des équipes de recherche de différentes disciplines des Sciences Humaines et Sociales (sciences politiques, de l’éducation, de l’information et de la communication), de l’Environnement (développement durable) et des « Science and Technology Studies ». Elle articule cette approche pluridisciplinaire avec une ouverture vers le monde de l’éducation et de la formation, ainsi que la société civile organisée (associations, collectif d’habitants, conseil de quartier, etc.) afin d’examiner les conditions d’une appropriation citoyenne de la transition énergétique. Ce projet permet de tester la vali-dité de la méthode au regard de la stabilité du processus de RAP et de montrer sa pertinence sur un objet sociotechnique.
En ce début des années 2020, à l’heure où les dérèglements climatiques et le déclin de la bio-diversité s’imposent à l’agenda politique, la question sociotechnique autour de la transition énergétique n’a jamais été aussi cruciale. La transition énergétique désigne le processus qui devrait nous permettre de changer nos modes de production, de gestion et d’utilisation de l’énergie afin de réduire leur impact sur notre environnement.
La notion « énergie » est polysémique et diverses significations lui sont attachées selon les disciplines (physique-chimie, sciences éco-nomiques et sociales ou éducation physique et sportive par exemple) et le contexte (exercice de thermodynamique, accès à une ressource ou intensité d’un effort par exemple). À cela s’ajoute une conception substantialiste selon laquelle l’énergie pourrait avoir une existence quasi matérielle. Cette conception semble renforcée par la prise en compte des questions sociétales, en particulier avec l’arrivée de la thé-matique de la transition énergétique, qui introduit des expressions comme celles de « pro-duction », de « consommation » ou de « perte » d’énergie qui peuvent sembler s’opposer au principe de conservation, indissociable du concept scientifique d’énergie. Autrement dit, on peut penser que la notion de transition énergétique souffre d’abord d’une définition avant tout politique, qui fait de larges concessions à la rigueur du concept scientifique. L’appro-priation de cette notion, du fait de sa dimension politique, pourrait alors nécessiter une part d’engagement important pour les individus concernés.
La notion de transition est elle aussi problématique. Deux récits se sont succédé ces dernières années pour caractériser les innovations dans le champ énergétique. Le premier illustre une transition que l’on peut qualifier de performative. Elle s’est imposée dans les années 2000 sous la forme d’un “management de la transition”, qui considérait que pour atteindre un état économique soutenable face à la crise environnementale, des innovations techniques étaient indispensables. Dans ce contexte, les régimes techno-scientifiques constituent le mode dominant et hautement institutionnalisé du développement. Ils dépendent principale-ment d’instances publiques (Geels et Shoot, 2007, Audet, 2015). Pour ce qui est de l’éner-gie, l’État joue en France un rôle central et do-minant, sur sa production, sa distribution, et sa tarification. L’approche de l’innovation par le “management de la transition” a débouché sur de grands programmes de R&D, qui grâce aux Investissements d’Avenir et aux partenariats publics-privés, ont vu se développer de nom-breux démonstrateurs, afin de maîtriser la de-mande d’énergie au niveau de la consomma-tion et de faire évoluer la production vers les énergies renouvelables et des bâtiments à faibles “impacts” énergétiques.
Devant les faibles retombées réelles en termes de maîtrise énergétique, les acteurs publics se sont intéressés à des “niches d’innovations radicales”, qui se traduisent par l’ensemble des initiatives individuelles et collectives de petite échelle émergeant du terrain dans différents domaines. La prise en compte de ces niches dérivent de l’idée que pour faire advenir des innovations socialement dési-rables, et environnementalement soutenables, il est primordial de comprendre les facteurs, qui, sous certaines conditions, sont capables d’enclencher des évolutions structurelles, d’où l’idée d’un “management stratégique des niches” (Cihuelo & al, p. 3). Un dérivé récent de cette théorie est l’attention portée aux “communautés d’énergies renouvelables” récemment inscrite dans la législation européenne qui permet aux habitants, collectivités et acteurs économiques locaux de produire, stocker, consommer et revendre leur propre énergie. Ces communautés peuvent construire leurs propres cadres de gouvernance, inspirés par exemple par la démarche Négawatt4.
Ces récits ont été accompagnés simultanément par des approches de la participation des publics très différentes. Les projets “techno-centrés” ont fait émerger toute une rhétorique de l’acceptabilité des innovations où l’utilisa-teur final de l’énergie pouvait être considéré par exemple comme un consom’acteur lorsqu’il utilisait de nouvelles solutions d’affi-chage et de pilotage d’énergie qui auraient dû massivement pénétrer le marché. De nombreux travaux socio-anthropologiques ont lar-gement remis en cause les effets escomptés de cette transition en resituant les pratiques énergétiques dans un contexte plus large de vie so-ciale et dans la relation elle-même complexe aux expérimentations (Zelem, 2010).
En réaction, il s’est agi ensuite de “faire participer” les destinataires finaux des innovations. Dans ce contexte, les usagers participent, impulsent, nourrissent des dispositifs de concertation et de participation afin de devenir des co-producteurs de l’innovation. Les « remix », « living lab», et autres « fablabs » sont devenus en quelques années des espaces associant l’action publique et privée. Les sciences humaines peuvent aussi être convoquées à la manière du «design thinking » où les arts sont de plus en plus sollicités afin de convertir l’expérience des utilisateurs en utilité sociale ou écono-mique pour les opérateurs publics et privés (Brossaud, 2020). Certains auteurs n’hésitent pas à parler de captation de la « valeur d’usage » de l’individu lorsque celui-ci produit de l’in-telligence collective et que sa contribution ne fait l’objet d’aucun retour en échange. D’autres y voient encore des formes d’instru-mentalisation de la participation, dans la me-sure où l’engagement des publics ne porte pas sur les choix scientifiques et techniques, mais seulement sur les modalités opérationnelles de leur mise en oeuvre.
Face aux limites précédemment énoncées, des “niches radicales d’innovation” (Audet, 2015) se développent avec des acteurs qui ne veulent plus être « participants », mais « acteurs » du changement. Ils souhaitent agir con-crètement sur les finalités de la transition éner-gétique. Certaines de ces niches revendiquent par exemple la notion de « communs », que l’on peut définir comme une manière de gérer et partager collectivement des ressources natu-relles ou immatérielles par des communautés qui fixent elles-mêmes des règles d’accès et d’usages de ces ressources (Brossaud, 2019).
Photos issues des différents ateliers participatifs organisés dans le cadre du projet.
Crédit photo : équipe ACTE
Le cadre conceptuel du projet est celui d’une transition perçue comme une période d’instabilités et d’incertitudes entre deux périodes stables. L’horizon stable n’est pas forcément défini a priori mais s’ajuste en fonction de contraintes situées. L’important est alors la mise en mouvement, c’est-à-dire l’élaboration d’un processus d’actions dans un contexte d’incertitudes aussi bien sociétales que techniques comme mentionné par Jacques Theys (2017).
Nous avons choisi pour cette mise en mouvement de travailler avec des acteurs des organisations de la société civile à but non-lucratif ou des collectifs plus informels pour saisir ce que pourrait être une transition énergé-tique citoyenne en comparaison à une transi-tion énergétique nettement plus documentée promues par des acteurs économiques et des institutions publiques. Quelques travaux mon-trent que l’engagement du public peut améliorer les recherches dans le secteur de l’énergie en créant des solutions qui soient en accord avec les valeurs et les demandes de la société (Jellema et Mulder, 2016). Ces collaborations peuvent faire émerger de nouvelles compé-tences et de nouveaux savoirs d’où l’impor-tance de la participation. Pour aboutir à cette collaboration, il est nécessaire de constituer un “public” sur les questions de l’énergie. Le terme de “public” s’entend au sens du psycho-logue John Dewey (2010) et renvoie à “ceux qui sont concernés par une action”.
Les intérêts importants que revêtent les questions énergétiques impliquent de prendre en compte la répartition des pouvoirs dans nos so-ciétés modernes. Les analyses devraient pou-voir être menées sur les façons dont les collec-tifs de participation sont configurés et les ou-vertures/fermetures politiques qui sont suscep-tibles de se produire. (Chilvers et Loghurst, 2016). C’est donc à un ensemble de paramètres très divers qu’il convient de faire appel dans un processus de recherche. Ce processus est avan-tageusement éclairé par une co-production de connaissances, atout majeur des transforma-tions comme le montre le champ des Science and Technology Studies (Hackett et al., 2008). Cependant, l’engagement de “publics concer-nés” nous force à envisager une démarche où les modalités de la recherche et celles de l’ac-tion puissent s’alimenter mutuellement. Elle peuvent passer par des collaborations directes entre des scientifiques et des acteurs. Elles sont décrites par le paradigme de recherche-action théorisée par Kurt Lewin (1946) et elles cou-vrent aujourd’hui un ensemble très vaste et protéiforme de pratiques (Dubost, 1987; Liu, 1997; Chevalier et Buckles, 2013).
Nous pourrions distinguer cinq grandes aires de mise en pratique de cette démarche : 1) les interventions dans les organisations ; 2) la psychosociologie française ; 3) les pratiques innovantes de développement local et communautaire ; 4) les pédagogies critiques inspirées des travaux de Freire et de Fals-Borda ; 5) les sciences citoyennes enfin dont les développements actuels se combinent avec ceux des technologies numériques. Au sein de cette dernière aire, les sciences participatives débordent très largement les sciences humaines et sociales et cons-tituent un paradigme de recherche pour les sciences de la vie, l’agronomie, l’écologie pour ne citer que quelques domaines.
Notre projet se situe dans cette cinquième aire avec une volonté de faire participer des acteurs non-scientifiques professionnels en emprun-tant une démarche basée sur le triptyque: con-naissance, action et développement du pouvoir d’agir par la participation. Elle se traduit par l’expression contemporaine de « Recherche Action Participative (RAP) ». Dans cette pers-pective, les comportements humains sont le produit d’une négociation entre un problème posé dans une situation donnée et des ressources disponibles dans un environnement matériel et social. Par leur collaboration à la résolution de problèmes, les participants se trouvent inévitablement en situation de convoquer et d’expliciter leurs conceptions, de les comparer et d’argumenter, précisant ainsi leur domaine de validité. Plus le problème de-mande un niveau de participation élevé et un nombre d’échanges important, plus les compé-tences développées par les participants sont d’un haut niveau de raisonnement, entraînant à son tour un effet sur l’appropriation en cours.
Les travaux actuels de Chevalier et Buckles (2013) répondent à cette intention. Les articu-lations travaillées par les auteurs sur le plan théorique entre les trois visées de la RAP s’y traduisent sur le plan technique en « moyens habiles ». Cette méthodologie a été introduite et développée en France au sein du Groupe-ment de Recherche du CNRS Participatory Action Research and Citizen Science (GDR PARCS5) qui a fonctionné de 2013 à 2018 (Blangy et al., 2018). Ce socle méthodologique est combiné avec d’autres outils coopératifs ou issus des sciences sociales de telle sorte que ces moyens habiles couvrent un large panel d’intervention allant de l’animation du collec-tif de recherche, la répartition du travail de col-lecte de données, les analyses collectives des résultats et l’élaboration de leurs interpréta-tions. C’est l’ensemble de ces moyens que nous adaptons à des problématiques sociotech-niques. C’est ce processus d’appropriation constitutif de la RAP qui constitue un enjeu de notre projet pour favoriser la transition énergé-tique.
Une première hypothèse postule que l’ouverture des équipes de recherche à des collectifs, des associations, des conseils de quartier va permettre de conceptualiser cette notion à partir des représentations et de leurs évolutions au cours d’un travail coopératif. Est-ce que la négociation des problématiques de recherche si-tuées et ancrées dans des territoires et des réa-lités quotidiennes renforce la participation et le travail coopératif des chercheurs et des acteurs?
Une deuxième hypothèse est de montrer que des configurations participatives sont en capa-cité de s’approprier des enjeux de la transition énergétique au niveau individuel et collectif. Quels sont les aspects socio-cognitifs dévelop-pés au cours de ces recherches? Quelles sont les dimensions sociopolitiques permises ou ga-gnées dans ces démarches? Quelles sont les ré-currences dans les thèmes de la TE développés malgré les différences territoriales?
Une dernière hypothèse s’intéresse aux méthodologies de participation qui, outre leur robustesse, doivent être adaptées aux contextes sociotechniques de la transition énergétique et permettre le développement du pouvoir d’agir collectif. Est-ce que les approches de Recherche Action Participative sont pertinentes dans un tel contexte? Les méthodologies déployées au cours de ce projet sont-elles stables sur les différents territoires? Est-ce qu’une visée de recherche et d’action est susceptible de transformer les rapports aux acteurs écono-miques et institutionnels? Cette démarche peut-elle conduire à une valorisation conçue à partir de capacités d’innovation technologique, économique, sociale, organisationnelle fondée sur les communs?